Santé au travail : le dernier angle mort de la digitalisation des grands groupes industriels, et pourquoi MyC lève 10 millions d’euros
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Dans les grands groupes industriels, la transformation numérique a déjà couvert l’essentiel : ERP, maintenance, supply chain, qualité, cybersécurité, parfois même le jumeau numérique. Un domaine reste pourtant à la marge, alors même qu’il touche à la fois à la conformité, à la continuité des opérations et à la responsabilité juridique : la gestion de la santé des collaborateurs sur des sites multiples, souvent à risque, et souvent hors du périmètre “RH siège”.
Ce n’est pas un sujet faute d’enjeu, mais un sujet faute d’outillage adapté. Là où la finance ou la production se sont structurées autour de suites logicielles standardisées, la santé au travail demeure fréquemment un empilement de pratiques locales, de fichiers, de solutions disparates et de chaînes d’escalade informelles. Le quotidien des équipes médicales de terrain s’accommode de ces bricolages ; les directions conformité, elles, les subissent lors des audits. Entre les deux, une réalité : l’information critique existe, mais elle circule mal, se consolide difficilement et se transforme rarement en pilotage.
Un problème de “multisite” plus que de santé
Ce qui rend le sujet résistant à la digitalisation, ce n’est pas la santé en tant que telle. C’est l’industrialisation. Une entreprise opérant sur des dizaines, parfois des centaines de sites, dans des juridictions différentes, avec des niveaux de risque hétérogènes, affronte une contrainte structurelle : standardiser sans uniformiser.
La santé des collaborateurs est prise dans cette tension. Les obligations réglementaires sont locales et évolutives. Les pratiques médicales varient. Les flux de données sont sensibles, strictement encadrés, et doivent rester exploitables sans jamais devenir poreux. Ajoutez la réalité de certains environnements — offshore, zones isolées, sites à connectivité limitée — et l’on comprend pourquoi les solutions “corporate” conçues pour un siège tertiaire se dégradent dès qu’elles rencontrent le terrain.
Dans ces contextes, la question n’est pas « quel outil RH déployer ? », mais « comment assurer une continuité de prise en charge, une traçabilité et une conformité multi-pays, sans dégrader l’opérationnel ? ». C’est précisément là que la digitalisation a pris du retard : l’enjeu est moins de numériser un formulaire que de rendre le système robuste à la complexité.
L’audit comme déclencheur, l’opérationnel comme juge de paix
Pendant longtemps, le sujet a été porté par la conformité afin de prouver que l’entreprise fait ce qu’elle doit faire. Désormais, la pression se déplace : il ne s’agit plus seulement de documenter, mais de tenir des standards, à grande échelle, avec des équipes qui tournent, des sites qui s’ouvrent et se ferment, et des prestataires multiples.
Les audits deviennent une forme de régime. Et ce régime révèle un coût caché : le temps passé à reconstituer des historiques, à harmoniser des données, à expliquer des écarts. Dans les secteurs à risque — énergie, industrie, maritime, défense — cette charge s’ajoute à une exigence opérationnelle : préserver la disponibilité des équipes et éviter que des sujets médicaux mal traités ne deviennent, par ricochet, des incidents industriels.
Autrement dit, la santé au travail bascule lentement d’un registre administratif vers un registre opérationnel. C’est l’une des raisons pour lesquelles le logiciel devient pertinent : non pour embellir un reporting, mais pour rendre une organisation pilotable.
De la donnée sensible à la donnée utile : l’enjeu de la consolidation
Le paradoxe est connu : plus la donnée est sensible, plus elle est difficile à consolider ; plus elle est difficile à consolider, moins elle sert à piloter. Dans l’industrie, ce paradoxe est aggravé par le multisite : les données sont dispersées par conception.
La promesse des plateformes spécialisées n’est pas de centraliser pour centraliser, mais de rendre consolidable : structurer sans exposer, sécuriser sans figer, permettre un niveau de vue global tout en maintenant des droits d’accès stricts. C’est un changement de nature : passer d’une logique de stockage à une logique de coordination.
C’est aussi, déjà, le terrain sur lequel l’intelligence artificielle est invoquée, non comme un vernis, mais comme un moyen d’automatiser des tâches répétitives — saisie, classification, reporting — et d’exploiter des signaux faibles issus des données médicales et opérationnelles. Dans ce domaine, l’IA n’a rien d’un gadget : si elle apporte quelque chose, ce sera d’abord de la productivité, de la cohérence et une meilleure capacité à soutenir l’échelle, pas une promesse vague de prédiction.
Pourquoi ce sujet intéresse enfin les investisseurs B2B
Le logiciel de santé au travail n’a pas la visibilité des grandes catégories SaaS. Il est pourtant aligné avec une tendance lourde : la réallocation de valeur vers les outils qui réduisent les frictions de conformité et augmentent la capacité d’exécution des organisations, en particulier dans les secteurs essentiels.
Cette catégorie coche plusieurs cases du “B2B réel” : budgets récurrents, besoins non optionnels, adoption poussée par le risque plutôt que par la mode et, surtout, une profondeur produit dictée par la complexité du terrain. Quand le logiciel est conçu pour fonctionner en conditions dégradées et traverser des régimes réglementaires multiples, il se différencie par l’ingénierie autant que par le discours.
Ce n’est pas un marché simple. C’est précisément pourquoi il peut devenir structurant, avec une barrière à l’entrée qui n’est pas marketing, mais opérationnelle.
Une levée de dix millions d’euros pour MyC, menée par Hi inov
MyC annonce une levée de fonds de dix millions d’euros, menée par Hi inov, avec la participation d’IXO et des investisseurs historiques Elaia et OSS Ventures. L’opération vise à accélérer le développement de la plateforme, notamment autour de briques d’intelligence artificielle, et à soutenir la croissance commerciale à l’international. La startup avait levé deux millions d’euros en 2021.
Fondée en 2020 par Laurent Bonnardot et Benjamin Crevant, MyC développe une plateforme cloud qui centralise et sécurise les données médicales des salariés afin d’aider les équipes médicales de terrain, les sièges et les fonctions conformité à coordonner les soins et piloter les obligations réglementaires multi-pays.
La société indique accompagner des organisations présentes sur près de 400 sites dans plus de 60 pays, avec plus de 1 000 utilisateurs actifs mensuels et plus de 500 000 bénéficiaires.




